 |
FAL 44 9 rue des Olivettes BP 74107 44041 Nantes cedex 1 Tel.: 02 51 86 33 33 Fax : 02 51 86 33 29
|
|
 |
|
|
 |
|
|
|
 |
 |
| La mutinerie des hussards |
 |
| "Aujourd'hui, en conscience, je ne puis plus me taire ! En conscience, je refuse d'obéir." |
 |
Le 6 novembre 2008, Alain Refalo, professeur des écoles à Colomiers,
dans la banlieue toulousaine, débute ainsi la lettre qu'il envoie à son
inspecteur d'académie. Il est bientôt imité par de nombreux collègues
un peu partout en France. Chez les hussards noirs, ces instituteurs
chers à Charles Péguy, il y a de la mutinerie dans l'air ! Ils sont 2
835 professeurs des écoles à refuser les réformes les plus récentes du
primaire. Un mouvement de protestation comme l'éducation nationale les
affectionne ? Pas si simple. Les "désobéisseurs", comme ils se
qualifient eux-mêmes, se démarquent des formes classiques de
contestation.
Menée en dehors des syndicats, la démarche est
atypique. Alain Refalo, militant depuis vingt-cinq ans au Mouvement
pour une alternative non violente, et objecteur de conscience à
l'époque où le service militaire était encore obligatoire, se réfère au
philosophe et poète américain Henry David Thoreau, antiesclavagiste
dont la théorie de la désobéissance civile a influencé Tolstoï, Gandhi
et Martin Luther King. En exergue, sur son blog, une citation de
Georges Bernanos, "Il faut beaucoup d'indisciplinés pour faire un
peuple libre", donne le "la". Sur le site du mouvement, une citation
d'André Gide annonce la couleur : "Le monde ne sera sauvé, s'il peut
l'être, que par des insoumis."
Deux mille huit cent trente-cinq
réfractaires, c'est peu, au regard des 367 900 enseignants du premier
degré. C'est beaucoup, pour un mouvement qui ne comporte aucune
revendication catégorielle mais se cristallise sur la seule relation de
l'enseignant à l'élève, et fait courir de vrais risques à ceux qui le
suivent. Tous se regroupent autour de trois refus. Celui d'appliquer
les nouveaux programmes de 2008, vécus comme un retour à des méthodes
directives où les savoirs comptent bien plus que la manière de les
transmettre. Celui, pour les directeurs d'école, de refuser de
transmettre les données chiffrées de base élèves, un dispositif
statistique jugé attentatoire à la vie privée. Celui, enfin, de l'aide
personnalisée, mise en place, elle aussi, à la rentrée 2008.
Ce
dernier point est le cœur du débat et l'élément déclencheur du
mouvement. Conçue pour permettre un soutien scolaire de deux heures
hebdomadaires en français et en mathématiques aux élèves en difficulté,
elle est jugée beaucoup trop scolaire pour ne pas renforcer les jeunes
en échec dans leur rejet du système éducatif. D'autant que, avec
l'adoption de la semaine de quatre jours et la fin de la classe le
samedi matin, les deux heures alourdissent un emploi du temps déjà
important. Les hussards se mutinent mais ne désertent pas : ils
prennent les élèves deux heures par semaine, mais sur des activités
ludo-éducatives, théâtre ou jeux pédagogiques, plutôt que pour faire
des mathématiques et du français.
Leur aversion pour les
réformes du primaire traduit un divorce plus ancien entre ces
professeurs des écoles, proches des méthodes participatives de Célestin
Freinet, et leur ministère de tutelle. De 2006, avec le débat lancé par
Gilles de Robien à propos des méthodes d'apprentissage de la lecture,
jusqu'à aujourd'hui, le climat n'a cessé de se tendre entre le
ministère de l'éducation nationale et les tenants des pédagogies
actives, qui estiment que leur espace se réduit au sein de l'éducation
nationale. Les désobéisseurs cristallisent ces inquiétudes et les
portent sur la place publique. Non sans remous.
Au-delà des
questions de fond se pose celle de la légitimité du refus d'obéissance
: est-il légitime de rejeter les circulaires et instructions d'un
gouvernement issu d'une majorité légitimement élue ? Sans surprise, le
ministère répond par la négative. Confirmant les propos de son
prédécesseur Xavier Darcos, Luc Chatel, dans une de ses toutes
premières déclarations, a asséné : "La désobéissance n'est pas
compatible avec les valeurs de l'éducation, avec l'idée que je me fais
du métier d'enseignant."
Les dents grincent. Y compris quand
Alain Refalo répond à l'invitation du pique-nique annuel "Paroles de
résistance", organisé par l'association Citoyens résistants d'hier et
d'aujourd'hui, en présence de personnalités de la Résistance tels
Raymond Aubrac et Stéphane Hessel. Éminemment politique, l'association
se donne pour but de "refuser la récupération politicienne des combats
et des valeurs de la résistance par le chef de l'Etat ainsi que pour
célébrer les valeurs de fraternité et de solidarité du programme du
Conseil national de la Résistance". Ce compagnonnage leur vaut de se
faire stigmatiser par la droite comme "une passerelle jetée entre la
mouvance anarcho-libertaire de la nébuleuse altermondialiste et la
gauche institutionnelle qui fait depuis trente ans la pluie et le
vilain temps dans l'éducation nationale" (Valeurs actuelles, 30 avril).
La
réalité est plus complexe. S'il y a gros à parier que les sarkozystes
doivent être fort peu nombreux dans leurs rangs, leur mouvance n'est
pas idéologiquement homogène, entre pacifistes, gauchistes, gauche
traditionnelle, non-syndiqués, syndiqués... Cette hétérogénéité se
retrouve dans le rapport qu'ils entretiennent avec les syndicats. Aux
prémices de leur action, ceux-ci ont considéré les trublions avec
circonspection."Sud Education nous a immédiatement soutenus, explique
Bastien Cazals, professeur des écoles à Saint-Jean-de-Vedas (Hérault).
Pour le SGEN-CFDT, le SE-UNSA et le Snuipp, ce sont d'abord les
adhérents des sections départementales qui nous défendent. Les
directions nationales restent réservées sur nos formes d'action."
Quand
elles n'y sont pas hostiles, comme le SE-UNSA : "Nous ne pouvons
cautionner l'action individuelle. Seule l'action collective garantit la
défense des salariés, explique Christian Chevalier, son secrétaire
général. Au SE-UNSA, nous sommes légalistes. Nous considérons qu'en
démocratie les fonctionnaires doivent appliquer les lois et les
circulaires." Raisonnant à fronts renversés, le syndicaliste voit dans
l'attitude des désobéisseurs face au dispositif d'aide personnalisée un
possible... cheval de Troie du libéralisme : "Au nom de la liberté
pédagogique, les désobéisseurs revendiquent la liberté d'action dans
leur classe. Si l'enseignement et les méthodes varient beaucoup d'une
classe ou d'un établissement à l'autre, les parents, dans une logique
consumériste, vont choisir en fonction de ce que propose l'enseignant
aux élèves."
Bastien Cazals s'étrangle d'un tel argumentaire.
Cet ex-ingénieur est l'auteur d'un petit livre (Je suis prof et je
désobéis, éditions Indigène) dans lequel il pourfend la logique
libérale qui, pour lui, poursuit de façon méthodique la destruction
totale de l'école républicaine : "Nous ne désobéissons pas parce que
nous n'aimons pas les lois, mais parce que les récentes dispositions
constituent une contre-réforme. Nous défendons l'école publique laïque
de Jules Ferry."
Les parents d'élèves ne leur sont pas hostiles,
du moins ceux qui adhèrent à la FCPE, fédération classée à gauche et
majoritaire. "Nous approuvons leur rejet des réformes et leur hostilité
à la semaine de quatre jours, explique Jean-Jacques Hazan, son
président. Sur le terrain, les rapports entre la grande majorité de ces
enseignants et les parents sont généralement assez bons. Les parents
les soutiennent régulièrement."
Depuis le mois de juillet, les
sanctions administratives tombent à l'encontre des désobéisseurs. Une
centaine d'entre eux font l'objet de retenues sur salaire parfois
importantes pour service non fait. Sur recours des intéressés, le
tribunal administratif a suspendu ces retenues pour trois d'entre eux
au motif que la nature du service qu'ils n'avaient pas effectué n'était
pas assez précisée par leur autorité de tutelle. Mais le ministère a
fait appel... Et lance la machine des sanctions disciplinaires contre
les figures du mouvement. Alain Refalo a subi une rétrogradation
d'échelon aux lourdes conséquences financières. Bastien Cazals a subi
un blâme. Plus sévère, Erwan Redon, professeur des écoles à Marseille,
a fait l'objet d'une mutation d'office.
Si leur mouvement
suscite de la sympathie, leurs collègues rechignent à s'engager plus
avant, au vu des risques encourus. Aujourd'hui, les désobéisseurs
veulent élargir les bases du mouvement. Lors de leur université d'été,
en août dernier, à Montpellier, ils ont élaboré une charte de
résistance pédagogique qui permet d'affirmer "la possibilité de mettre
en place toute alternative pédagogique dans l'intérêt des enfants". Une
manière d'associer publiquement des soutiens qui n'osent se déclarer
par peur des sanctions. A ce jour, seuls 2 000 enseignants ont signé.
Les
hussards sont touchés dans leur solde, pas dans leur détermination.
Selon Philippe Meirieu, universitaire et chef de file du courant
pédagogue, ils ont transgressé une règle d'or de cette grande muette
qu'est l'éducation nationale : "Le système scolaire s'est fait une
spécialité de l'ensablement des réformes. Quand elles les dérangent,
les professeurs se débrouillent pour ne pas les appliquer. Sans faire
de vagues et sans sanction. En revendiquant publiquement leurs actes,
ils rompent avec l'usage de ne pas faire et de n'en rien dire."
Christian Bonrepaux |
 |
|
|
 |
|
 |
 |
|